Dans le noir ?
01 juil 09 paris, restaurantJ’ai vécu l’expérience la plus étrange qu’on puisse vivre dans un restaurant hier soir. Un ami m’avait invitée à aller manger ensemble, et se montrait très mystérieux quant au lieu, me disant juste qu’il faudrait que j’éteigne mon portable.
Quand nous sommes arrivés au restaurant Dans le noir ?, je n’ai pas tout de suite compris ce qu’il y avait de si original, et j’ai failli me plaindre du manque de lumière, qui était particulièrement tamisée. Un homme nous a accueilli, et nous a expliqué le concept et le déroulement de la soirée.
Dans le noir ? est un restaurant où l’on mange dans le noir le plus complet. Quand je dis « complet », ce n’est pas l’obscurité dans laquelle vous dormez dans votre chambre où les volets sont fermés et la lumière éteinte, je parle d’une obscurité complète, telle qu’on ne s’y habitue jamais même en restant trois heures dans la salle et telle qu’on ne voit pas le bout de ses doigts en les rapprochant au maximum de son visage.

Lorsqu’on arrive, on est invité à déposer dans un casier tous ses effets personnels : portable, lecteurs mp3, et même montres dont les aiguilles phosphorescentes constitueraient une infime source de lumière une fois à l’intérieur. On nous dit aussi d’aller au toilette, de fumer notre cigarette, et de se laver soigneusement les mains, car on risque de les utiliser souvent en mangeant.
Ensuite, on choisit sa formule (plat + dessert, entrée + plat, les trois, ou même le menu gastronomique digne de Gargantua) en précisant ses allergies et ses restrictions alimentaires (végératien, allergique au lait).
Pourquoi ? Car on ne choisit pas du tout ce qu’on va manger, et on ne le saura qu’après le repas. L’un des attrait de ce restaurant est d’essayer de deviner en mangeant ce qu’on est en train d’ingurgiter. Pareil pour les boissons, on choisit cocktail, soda ou vin, mais on doit deviner une fois le verre sur la table ce qu’on nous a servi.
Une fois ces formalités remplies, on nous attribue un guide. Car oui, tous les serveurs sont aveugles, et chaque serveur s’occupe d’environ deux tables. On se met à la file indienne, moi tenant l’épaule de guide, mon ami tenant mon épaule, et un autre couple suivant derrière, et on passe un premier rideau, puis un deuxième, puis un dédale de couloirs qui paraissent extrêmement longs puisqu’on ne voit absolument rien.
J’avoue que j’ai un peu paniqué au début, ayant perdu tous les repères spaciaux, tâtant le sol avec mon pied avant chaque pas.
Notre guide nous fait tâter nos chaises du bout des mains, et nous aide à découvrir la table avec les doigts, puis on s’assoit et on reçoit le premier plat. Je devait vraiment avoir l’air d’une autiste, penchée à deux centimètres de mon assiette pour ne pas en mettre partout, mais où était le problème ? Personne ne me voyait.
Pour se servir un verre d’eau, il fallait mettre le doigt dans le verre pour sentir le moment où l’eau allait atteindre le bord.
Au début, on a beaucoup de difficultés à se repérer, et on a la fâcheuse tendance de parler trop fort, car notre vue n’étant plus sollicitée, nos autres sens sont exacerbés. Toutes les vingt minutes environ – ce n’est qu’une supposition, car je suis restée quatre heures à l’intérieur sans m’en rendre compte tellement on mangeait lentement – les guides faisaient « chuuuut » comme dans une bibliothèque qui devait être maintenue silencieuse, et tout le monde se taisait, appréciait quelques secondes le silence, et se remettait à parler doucement. Lorsque le volume sonore devenait trop important, les guides nous rappelaient à l’ordre.
Il y a bien eu un verre d’eau renversé à la table voisine, mais globalement, tout s’est bien passé. C’était amusant lorsque quelqu’un nous demandait du pain, qu’on tâtonnait dans la corbeille et qu’on tendait ensuite les bras en avants pour essayer de saisir la main de l’interlocuteur et lui donner le morceau demandé.
Toutes les tables échangeaient leurs avis sur le contenu des assiettes. L’un disait que c’était de la pomme cuite, d’autres de la pomme de terre, on était certain qu’il y avait de la betterave, et on entendait : « Zut, je suis tombée sur du fenouil ! » 
En sortant, la guide nous a conseillé de baisser les yeux pour ne pas avoir trop mal, et j’ai compris l’intérêt de la lumière tamisée dans l’entrée. On nous a distribué les menus, et on a découvert avec surprise ce qu’on avait mangé. Certains ingrédients avaient été devinés avec succès, mais d’autres… J’ai même mangé une fleur de pensée ! 
C’était vraiment une expérience dépaysante, je vous conseille d’y aller si vous habitez en région parisienne. On ne peut pas imaginer comment vive les aveugles avant d’avoir vécu ça, car ça n’a rien à voir avec le fait de fermer les yeux. Et en sortant, on apprécie comme un enfant de voir le ciel, les gens pressés, les voitures et les lumières, réalisant la chance qu’on a de voir correctement…
Une expérience qui date un peu mais que je me dois de raconter… Vous avez déjà entendu parler du Vélib, je suppose, ce système gratuit de vélos qu’on peut louer pour 24 heures à Paris ? Vous en avez même peut-être déjà fait…





