Arrache moi les ailes

24 mar 07 ,

Mon but était ici de décrire le glissement d’une jeune fille de la réalité au rêve, et de parvenir à opérer ce changement sans que le lecteur ne s’en aperçoive. Je sais, j’ai eu la folie des grandeurs. Résultat : une nouvelle finie mais bâclée qui me laisse un arrière-goût de pas terminé.
Il faudrait que je prenne mon courage et qu’un jour je la reprenne intégralement, sans même me baser sur les bribes que j’ai déjà écrites.

Samedi

Elle écrasa sa cigarette à peine entamée dans le cendrier qui tenait comme par magie sur le rebord de son lit, et replia lentement ses longues jambes maigres sous son corps. L’unique bas de laine rayé qu’elle portait sur la jambe gauche faisait figure d’élément incongru au milieu de cette chambre grise. Les murs, au papier peint délavé laissant deviner quelques gribouillis d’enfant çà et là, entouraient avec austérité un bric-à-brac de vêtements chiffonnés, de vieux emballages, de feutres, de croquis inachevés et de livres abandonnés.
Tout était gris et terne dans cette chambre, et Cannelle retira brusquement ce bas malvenu pour le jeter sous une commode, où il alla rejoindre les autres objets qui avaient eu le tort de l’agacer un jour où l’autre. Sans se soucier de la cigarette qui fumait encore et du cendrier rempli qui manquer de tomber sur le sol à chacun de ses mouvements, elle se laissa tomber lourdement en arrière sur le lit défait et soupira en regardant la lumière pâle qui filtrait à travers les volets fermés.

- Il faudrait que je songe à sortir… » murmura-t-elle pour elle-même.

C’était un samedi après-midi, et comme toute étudiante elle aurait sûrement dû aller boire un verre avec des amis, ou voir le dernier film dont on parlait. Mais elle n’en avait ni l’envie, ni d’ailleurs de véritables amis avec qui partager ces moments d’une insipide banalité. Oh, elle n’était ni laide ni associable, mais elle faisait suffisamment d’efforts quotidiennement avec ses camarades pour être capable d’endosser le costume de l’adolescente passionnée par les rumeurs et les animaux étranges du sexe opposé lorsqu’elle n’y était pas obligée.

Elle enfila un short par dessus sa culotte et lissa du plat de la main la chemise froissée de son père qu’elle portait, avant de quitter sa chambre qu’elle ferma précautionneusement.
Dans la cuisine, sa mère préparait des œufs au plat pour une raison inconnue à cette heure de la journée.

- Tu en veux, ma chérie ? Le docteur a dit que c’était très bon pour la santé. Et Timothée en voudra, lui aussi. »
Cannelle poussa un soupir agacé.
- Maman, Timothée est mort.
- Ne dis pas de bêtises, voyons. N’est-ce pas, Timothée, que tu es en pleine forme et que tu vas rendre fière ta maman en gagnant ce tournoi de tennis ? » répondit-elle en regardant tendrement ce qui, de toute évidence, n’était qu’une casserole.
Cannelle ne prit pas la peine d’objecter, et ouvrit le réfrigérateur qu’elle ne mit pas beaucoup de temps à inspecter : il était vide.

- Bordel, est-ce que tu comptes, ne serait-ce qu’une fois, faire les courses pour qu’on puisse manger quelque chose dans cette maison de fous ? » éructa-t-elle.
- Je voulais y aller, mais Timothée était fatigué et ton père n’est pas encore rentré. » expliqua calmement sa mère tout en posant sur la table une assiette contenant un œuf.
Cannelle prit entre ses doigts un petit bout de blanc resté collé sur le bord de l’assiette et le goûta, avant d’entamer franchement le reste de l’œuf, toujours à la main. Au début, elle avait détesté manger comme cela, mais à force de ne jamais trouver le moindre couvert dans la cuisine, elle s’y était habituée et ne faisait même plus la remarque à sa mère, qui de toute façon lui répondait inlassablement que cela amusait Timothée de les cacher.

Depuis sa fausse couche, Suzanne était dans cette état en permanence, ou presque, et encore valait-il mieux sa folie douce à ses éclairs de lucidité, où elle restait debout, hébétée et muette, cherchant désespérément à comprendre où en était le court de sa vie. Les psychologues avaient tous été unanimes : elle n’acceptait pas la port de son fils et avait donc mentalement matérialisé son avorton.
Mais Cannelle n’avait pu contenir sa rage quand ils lui avaient avoué qu’ils ne voulaient rien tenter pour ce qui était de la guérir, car une seconde perte de son fils chéri pourrait irrémédiablement bouleverser sa santé mentale. Comme si celle-ci n’était pas déjà passablement atteinte !
Le père de Cannelle n’avait pas supporté de voir sa femme sombrer de jour en jour, lui même cantonné au rôle d’impuissant spectateur, et il était parti un matin, très tôt, sans rien dire. La jeune fille aurait pu lui en vouloir de les avoir abandonnés, mais elle l’admirait en fait secrètement pour avoir réussi à franchir le pas, alors qu’elle en rêvait toute les nuit sans pouvoir s’y résoudre. Elle n’avait plus rien à voir avec cette étrangère qu’était devenue sa mère, mais ne se sentait pas capable de l’abandonner car elle constituait son dernier lien avec la réalité.

**********

Après que Cannelle ait quitté la pièce comme une ombre, Suzanne ramassa l’assiette laissée vide et abandonnée sur la table pour la laver. Tout en observant d’un œil absent l’eau savonneuse qui glissait lentement sur la porcelaine, elle songea à sa fille.
Qu’avait-elle à répéter sans cesse que son frère était mort ? Son comportement était étrange ces derniers temps, et même si Cannelle avait toujours été légèrement différente des autres enfants, sa mère commençait à s’inquiéter. Elle avait bien tenté d’en parler à Franck, son mari, mais celui-ci lui rétorquait qu’il n’en savait strictement rien puisqu’il ne l’avait pas croisée depuis des mois.
- Elle sort toujours avant que je ne rentre à la maison, et si par miracle nous sommes ensemble sous ce toit, elle s’enferme des heures dans sa chambre? Qu’est-ce qu’elle y fiche, d’ailleurs ? s’ennervait-il.
Suzanne haussait alors simplement les épaules et levait les yeux au ciel, comme tout femme au foyer qui a renoncé à comprendre.

**********

Trempée et frissonnante, Cannelle hâtait le pas dans les rues maintenant sombres de son quartier pour rentrer s’abriter chez elle. Elle ne regrettait finalement pas d’être sortie, et serrait sans ses mains tâchées de boue une boîte à chaussure qu’elle tentait de protéger de la pluie. Apercevant la façade de sa maison, elle n’osa pas courir malgré l’eau qui ruisselait sur son visage, de peur d’en abimer le précieux contenu. Elle parcourut les derniers mètres, poussa la porte de la maison silencieuse et, n’y tenant plus, gravit quatre à quatre les marches de l’escalier avant de claquer violemment la porte de sa chambre derrière elle.
Elle s’y adossa et se laissa choir, épuisée. Elle tendit l’oreille quelques secondes pour vérifier qu’elle n’avait pas réveillé sa mère à cette heure tardive de la nuit, quand un grattement se fit entendre dans la boîte. Elle la regarda, hésitante, puis l’ouvrit doucement lorsque le bruit se fit plus insistant. Elle ne vit passer qu’un museau, et sentit une vague de chaleur dans son cou.

Cannelle attrapa le gros rat qui s’y était lové, et le posa sur ses genoux. Cela faisait tellement longtemps qu’elle en désirait un ! L’animal gesticulait dans tous les sens, tentant de saisir le doigt que la jeune fille lui tendait. Elle eu soudain une idée, et reposa le rat dans la boîte qu’elle ferma avant de descendre dans la cuisine. Dans le noir, elle trouva à tâtons la porte du réfrigérateur qu’elle ouvrit pour la seconde fois de la journée.
- Il doit bien y avoir un petit bout de fromage quelque part… marmonna-t-elle.
Une petite voix lui répondit immédiatement derrière elle.
- Y’a plus de fromage, j’ai tout mangé !
Cannelle se retourna brusquement, croyant avoir rêvé. La lumière bleutée du réfrigirateur éclairait un garçon de cinq ans à peine, qui lui souriait, la tête légèrement penchée sur le côté.

- Que…?
- J’ai tout mangé ! répéta l’enfant en se balançant d’un pied sur l’autre, les mains dans le dos.
Cannelle écarquilla les yeux, puis se les frotta sans conviction, maintenant sûre qu’il y avait bien un gamin inconnu dans sa cuisine. Elle se calma, persuadée que c’était encore une des lubies de la mère.
- C… Comment t’appelles-tu ? demanda-t-elle en essayant d’être la moins agressive possible.
- Timothée, répondit-il immédiatement.

La jeune fille prit une chaise et s’y laissa littéralement tomber. Sa mère allait trop loin. À qui pouvait-elle bien avoir prit cet enfant, croyant que c’était le sien ? Dans un autre foyer, un couple pleurait peut-être la disparition de ce garçon, le pensant aux mains d’un pédophile ou noyé au fond d’un lac.
C’était un enlèvement, songea-t-elle, et si quelqu’un venait à s’en rendre compte, la démence de sa mère éclaterait au grand jour et elle serait enfermée pour des années.
- Dis moi, quel est ton vrai prénom ? chuchota-t-elle. Le garçon parut désappointé et cessa de sourire niaisement.
- Euh, c’est Timothée, bégaya-t-il.
Mon Dieu… Elle avait convaincu ce pauvre gosse qu’il s’appelait ainsi. Comment alors le ramener à ses parents ? Elle le dévisagea.
Il n’avait l’air ni effrayé, ni malheureux. Elle tombait de sommeil et décida de remettre tout cela au lendemain. Ce serait Dimanche, les gendarmes n’entreprendraient pas de réelles recherches avant Lundi, elle avait le temps de trouver une solution.
- Vas te coucher, tu vas être fatigué, lui dit-elle en le poussant légèrement vers le couloir.

Le gamin obtempéra sas poser de questions et Cannelle entendit quelques secondes plus tard une porte se refermer. Elle se souvint soudain du rat qui attendait dans sa boîte et arracha un morceau à la baguette de pain rassi qui trainait près de l’évier avant d’aller se coucher.

Dimanche

Cannelle préféra éviter toute entrée en matière, tant le problème était grave.
- C’était qui, le gamin qui dormait à la maison, hier soir ?
- Ah, tu te rends enfin compte de l’existence de ton frère ? répondit Suzanne, d’un ton qu’elle aurait préféré moins sarcastique.
Elle pressait des oranges pour le petit-déjeuner de Franck, son mari, qui exceptionnellement ne travaillait pas ce jour là. Il dormait encore, et elle voulait comme tous les dimanches lui apporter un plateau bien garni au lit.
- Arrête avec cette histoire, marmonna Cannelle. Je comprend que tu souffres, mais de là à enlever un gamin… Faudrait songer à te faire sérieusement soigner ! ajouta-t-elle plus fort.
Suzanne releva la tête, hébétée.
- Qu… Quoi ?

La jeune fille était exaspérée. Voyant qu’il était impossible de faire entendre raison à sa mère, elle décida d’entreprendre elle même les démarches nécessaires pour le restituer à ses parents. Elle sortit de la cuisine pour rejoindre l’enfant, se doutant que sa mère l’avait fait dormir dans la chambre qui était à l’origine destinée au vrai Timothée. Elle ouvrit la porte, et resta muette à l’entrée de la pièce.
Elle n’était pas entrée depuis l’évènement qui avait rendu sa mère aliénée, et supposait vaguement que ce devrait maintenant être un vieux débarras poussiéreux. Mais au contraire, cela avait tout l’air d’une chambre d’enfant : des jouets, éparpillés sur la moquette bleue, débordaient de caisses colorées en plastique. Une petite bibliothèque remplie d’imagiers et de figurines faisait face à un bureau désordonné et à un lit paradoxalement bien fait, mais vide de tout occupant. Cannelle rebroussa chemin et ouvrit la porte de la cuisine à tout volée.

- Où est-il ? cria-t-elle.
Sa mère laissa tomber le plateau rempli qu’elle portait sur la carrelage. Un tasse, une assiette et une théière se brisèrent, répandant leur contenu sur le sol. Suzanne se précipita pour ramasser les débris, bouleversée. Elle releva la tête et regarda sa fille dans les yeux, rouge de colère, ne tentant pas de dissimuler les larmes qui coulaient sur ses joues.
- Où est quoi ? hurla-t-elle
- Le gamin !
Suzanne ne répondit pas, déjà occupée à éponger la flaque de café qui s’étendait doucement.
- Où est le gamin ? répéta Cannelle, qui ne pouvait plus se contrôler.
Sa mère se releva, tenant dans ses mains quelques morceaux de verre qui l’avaient entaillée. Elle les jeta dans l’évier, grimaçant au bruit désagréable qu’ils firent en tombant sur le métal, et essuya du coin de la robe la goutte de sang qui perlait au bout de son doigt. Elle était parvenue à retrouver cette attitude calme et légère qu’elle avait tous les jours.
- C’est ton frère, commença-t-elle. Alors cesse de l’appeler ainsi. Et il est parti tôt ce matin chez les grands parents, pour les vacances.
Elle soupira.
- Qu’est-ce que je vais dire à ton père ? Il va attendre son petit déjeuner.
Cannelle s’était déjà saisi du téléphone, composant fébrilement le numéro des urgences psychiatriques.

Lundi

Blanc. Tout était trop blanc dans cet hôpital. Suzanne se retourna dans son lit, retenant un gémissement de douleur, et ramena à elle le peu de couverture qu’on lui avait donné. Elle hésitait à dire aux médecins pourquoi elle était ici.
Peut-être allaient-il lui faire du mal ?
Elle ne le supporterait pas. D’un mouvement de la main involontaire, elle chassa ses idées sombres comme on chasse un insecte gênant, et se recomposa un sourire lorsqu’elle vit Franck et Timothée entrer dans la chambre main dans la main, apportant sûrement des fleurs ou des chocolats.

**********

Cannelle s’allongea sur le sol toujours aussi encombré de sa chambre et laissa courir son rat le long de son bras. Craintif au début, il se laissait déjà caresser au bout d’une journée à peine.
Elle fixa le plafond lézardé, un peu perdue. Elle ne culpabilisait pas d’avoir averti les médecins et fait envoyer sa mère à l’hôpital, car elle restait maintenant intimement convaincue que cela restait le mieux à faire, mais s’étonnait de ne ressentir aucun regret. Suzanne restait sa mère, tout de même ! De plus, prise de panique, elle avait quitté la maison précipitament après avoir appelé, sans se soucier du gamin, qu’elle n’avait pas trouvé là à son retour. Elle bâilla, regardant le ciel s’assombrir au travers de la fenêtre entrouverte.
Pas de frère, trop faible pour tenir, pas de père, trop lâche pour rester, et maintenant c’était sa mère qui la quittait, sa mère simplement trop folle.
Qu’allait-elle faire maintenant ?

Elle se roula en boule pour réfléchir, quand elle entendit quelqu’un frapper à la porte de l’étage inférieur. Sans vraiment se presser, elle descendit l’escalier et alla ouvrir. Deux hommes habillés de blouses, vraisemblablement des infirmiers, s’avancèrent d’un pas.
- Tu es bien Cannelle ?
Elle hocha la tête, attendant qu’on lui annonce que sa mère allait être définitivement internée. Mais aucun des deux hommes ne parla, et celui de gauche la saisit violemment par les bras et la porta sans ménagement jusqu’à l’ambulance garée devant la maison, en lui compressant la bouche avec un mouchoir imbibé d’éther.
Elle eu juste le temps de voir le deuxième homme en blanc refermer précautionneusement la porte avant de sombrer dans les bras de Morphée.

**********

Elle se réveilla en sueur, dans une petite pièce grise sans fenêtre, nue sous une blouse blanche à moitié déchirée et le crâne rasé. Ses mains liées par des sangles, elle se balançait, vautrée dans un coin, bavant et pleurant sans retenue. De temps à autres, elle hurlait, et s’entendait hurler en retour, l’écho de sa voix étant renvoyé par les murs fissurés.
- Maman ! Maman !

Mardi

« Une jeune fille tente de tuer sa mère.
Le diagnostic a été annoncé hier : Cannelle R. était schizophrène. Persuadée que son frère était mort-né, que son père l’avait abandonnée et que sa mère était démente, la jeune fille a vécu des années une existence normale sans que son entourage ne détecte ses troubles psychologiques.
C’est Lundi matin qu’elle se saisit d’un combiné téléphonique et frappe sa mère à la tête à plusieurs reprises avant de s’enfuir. La femme a miraculeusement réussi à saisir le téléphone et à appeler un médecin.
Selon le Docteur V. « aucune opération n’est possible au risque de tuer ma patiente, et même si ses jours ne sont plus en danger, elle vivra avec d’irrémédiables séquelles psychologiques. »
Considérée comme dangereuse, Cannelle R. a été internée à l’hôpital S. considéré comme le plus strict du pays. »

Suzanne rangea le journal dans le réfrigérateur avec un sourire ravi et se tourna avec son mari :
- Allo ?

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