Le Destin de Kaliyen

10 août 06

J’aime pas mal cette histoire. Elle est dans le genre fantastique et a été écrite il y a un bout de temps déjà. Comment une jeune fille, destinée à être Reine des Ténèbres malgré elle, va sombrer dans l’ombre sans même s’en rendre compte ? Va-t-elle avoir un dernier sursaut ? C’est une sorte de quête initiatique prenant pour décors un pays imaginaire où se côtoient les créatures les plus folles.

La Genèse

Aussi loin que je m’en souvienne, je n’ai jamais été comme les autres. Dans mes moindres souvenirs, un regard m’obsède. Un regard dur, tranchant comme une lame, un regard de douleur, de colère, de pitié et de terreur : le regard des autres. Pourtant, je suis en apparence comme eux, mais mon âme cache des ombres que seule la nuit peut révéler.
Mon existence, et surtout ma naissance, sont un mystère. Il y a environ quinze ans, ma mère, Sekhmet, et mon père, Ashtat, s’installèrent à Myoca, un petit village tout ce qu’il y a de plus perdu au milieu d’une forêt. Je n’ai jamais compris pourquoi les elfes aimaient s’égarer ainsi au milieu des arbres. « Pour retrouver nos racines », me disent-ils tous. Moi, tout ce vert m’écoeure. Peut-être ne suis-je pas une elfe ?
La question peut en effet se poser, à la vue de mon étrange adoption… Il y a donc quinze ans, alors que mon père, un matin d’automne, ronflait encore, ma mère s’était levée de bonne heure pour cueillir des plantes, comme à son habitude. Vêtue simplement, elle ouvrit la porte de la cabane, buta contre quelque chose et, baissant les yeux, vit alors deux paquets. Quand de ces paquets jaillirent des pleurs, elle comprit.
J’étais dans le paquet de gauche, et Sheknorr dans le paquet de droite. Sekhmet nous adopta immédiatement. Sur le poignet de mon frère était inscrit son prénom, comme il était coutume de le peindre à la naissance d’une encre éternelle. Mais sur mon poignet, rien. Cela inquiétait grandement ma mère, car elle ne connaissait pas le jour de ma naissance et ne pouvait donc trouver le nom qui m’attirerait la grâce des anciens. Ashtat, peu superticieux, m’appela Kaliyen, un nom sans signification que l’on lui avait soufflé en rêve.

Pendant plusieurs années, nous vécûmes heureux. Sheknorr et moi nous intégrions parfaitement au village. Sekhmet m’apprenait les tissus, les plantes de jardin, la cuisine et les potions. Je partais en promenade avec Ashtat. Sheknorr nous accompagnait et nous découvrions, éblouis, les mystères de la lune, le chant des oiseaux, le chuchotement des arbres qui tendent leurs feuilles vers l’infini, et le bruit des pas des animaux sauvages sur les feuilles mortes.
Un jour que nous rentrions tous les trois épuisés d’une ballade, nous trouvîmes Sekhmet nous attendant à la porte. C’était inhabituel, mais elle apparaissait plus heureuse que je ne l’avais jamais vue auparavant. Ses yeux brillants étaient comme deux morceaux de lune perdus dans la nuit.
Elle chuchota à l’oreille d’Ashtat, qui sourit.
« - Les enfants, la famille va s’agrandir. » dit-elle en éclatant de rire.

* * * * * *

La naissance de notre petit frère Peno bouleversa profondément mon existence si tranquille. Mes crises ont débuté avec des griffures et des morsures. Une rage incompréhensible me prenait à la gorge, m’étouffait comme une liane à mon cou, comme une vague qui submergeait mon coeur, et je ne souhaitait qu’une chose : me vider. Jeter cette colère qui m’aveuglait à la face du premier venu, me venger d’un acte qu’on aurait pas commis. Le pire est ce que ces crises ne me laissaient aucun souvenir. Combien de fois ai-je appris que j’avais frappé celle ci ou celui-ci là sans que ma mémoire ne me le rappelle ?
Lors d’une fête, Peno fit l’erreur de se moquer de ma tenue. Je ne pus me contrôler. Près de moi se dressait la table du dîner. Sans que je puisse comprendre comment, un couteau se retrouva planté profondément dans la cuisse de mon frère.
Sekhmet et Ashtat ne purent en supporter plus : ils m’envoyèrent travailler aux mines de Khénops, un elfe bourru, ayant pactisé avec les hommes, tout de même réputé honnête et droit au village. Ce calvaire dura trois ans. Trois ans de pleurs et de cris où j’appris l’hypocrisie, ou comment se faire passer pour ce qu’on est pas. Ainsi, j’adoptais le comportement que l’on attendait de moi, du moins en apparence. Car Khénops me nourissait à peine. SOucieux de ses économies, et ne me payant pas pour casser des cailloux, il m’obligea implicitement à travailler la nuit, en cachette. Enfin, je ne crois pas que « travailler » soit le mot ; « combattre » serait plus exact.
En effet, des combats de rue avaient lieu tous les soirs autour de la mine. De nombreux hommes, nains, gnomes et autres créatures sans morale venaient assister à ce spectacle parfois sanglant.

Une fois que j’étais sortie de nuit discrètement, je m’étais trouvée face à une sorte d’estrade où un homme et un gnome se battaient furieusement. Ces mouvements violents et bestiaux me dégoûtaient et m’attiraient en même temps. J’interrogeais un nain près de moi.
« - C’est du Shai’nam, un combat vieux comme le monde. Regarde le sac, sur le sol, là. Les deux combattants ont mis à l’intérieur une certaine somme. Le premier à tomber à terre inconscient perd tout, et l’autre empoche. Tous les coups sont permis, et les armes… Interdite. »
Je ne sais pas comment je me suis retrouvée sur l’estrade, ni d’où venait l’argent que j’ai déposé dans le sac. L’homme devant moi sourit, et ce sourire eu l’effet désiré : j’entrais dans une rage folle. D’un coup de poing, il me flanqua à terre.
Je me réveillais quelques heures plus tard dans mon lit, à la mine, ne sachant plus si les évènements de la veille étaient rêves ou réalité. Cette question me troubla tant que je décidais d’y retourner, simplement pour vérifier si mon imagination ne m’avait abusée. C’est ce que je fit le soir même. Toujours là, se trouvait l’estrade. J’avais volé un petite somme à Khénops pour le sac et découvrit mon adversaire avec stupeur : un troll des forêts. Rien à voir avec les trolls des montagnes, qui ne pouvaient monter sur l’estrade sans la briser sous leur poid. Un troll des forêt est juste légèrement plus imposant qu’un homme, et surtout très laid. Celui-là me lança un regard moqueur. Je restais étrangement calme.
Il lance son poing. Je me baisse. Il grogne. Il s’avance. Je me place entre ses pattes. Il trébuche et s’écroule, tombant sur le crâne. Je n’en reviens pas. J’ai gagné.
Tout l’assistance resta silencieuse, interloquée. Comment ? Une petite elfe, femelle qui plus est, a vaincu un troll ?! Dès ce moment, on me reconnait dans les rues de Khénopsville. J’améliore ma technique, puis tous les combattants sont à même de la prévoir et de la contrer, j’en trouve une autre. Je n’ai aucune force, aucune poigne, mais la rapité et l’intelligence sont mes armes. L’argent coule à flot, je ne perd jamais. Mais ne dormant jamais non plus, n’ayant aucun répit, mon visage se creuse et Khénops décide de me renvoyer chez mes parents, car le travail à la mine m’épuise, selon lui.

* * * * * *

Sekhmet, Ashtat et Peno m’accueillirent froidement. Seul Sheknorr parut heureux de me voir et je décidais de lui raconter ma vraie vie de Khénops. Il ne me réprimanda pas, au contraire, et se montra admiratif. Cela me conforta dans l’idée que je n’avais pas grand chose à me reprocher. D’autant plus que ces combats m’avaient apprit à contrôler mes crises, du moins je le pensais. Pendant quelques semaines, tout se passa relativement bien. Mes parents m’ignoraient totalement, sauf pour formuler des interdictions, et Peno était terrifié dès que j’apparaissais. J’avais de longues discussions avec Sheknorr qui me comprenait réellement. Un jour que je lui confiait que je m’ennuyait, il me demanda :
« - Les combats de rue ne te manquent donc pas ? »
Cette question me fit l’effet d’un choc. J’avais enfin trouvé la cause de mon mal-être ! Le soir-même, je m’habillait pour aller rechercher une estrade près du village. Ce ne fût pas difficile, il me suffit de me diriger vers le quartier des hommes pour en dénicher une. Les combattants présents ne me connaissaient pas, mais je fis rapidement mes preuves. Dès lors, l’ambiance s’amliora nettement chez moi. Etant épuisée – je me levais tôt pour ne pas attirer les soupçons de Sekhmet et d’Ashtat – je me montrais agréable.
Mais cette situation ne dura pas très longtemps. Un soir que je voulais sortir, Sekhmet me bloqua le passage. Du sang jaillit de ne je sais où et se mêla à ses larmes. Je ne veux pas… Je ne veux pasy repenser, c’est trop dur. Elle poussa un cri silencieux, et tomba doucement. Au petit matin, je rentrais à la maison, fatiguée. Le visage d’Ashtat déchira le voile qui masquait l’horrible réalité : j’ai tué ma mère. Je suis une meurtrière. J’ai tué ma mère. On me chassa, ou je partis de mon plein gré, je ne sais plus. Je ne saurais jamais. J’eût une dernière vision : le sourire de Sheknorr.

Les jours d’errance qui suivent restent flous dans ma mémoire. Je me souviens le goût des glands, l’odeur des arbres, la chaleur de la boue. Je me souviens avoir marché, je me souviens avoir oublié. Oublié mon nom, mon identité, mon passé. Ne me restèrent que des sons, des images vides de sens. Je ne sais pas combien de temps je suis restée là – où ? – mais cela me parut une éternité tant le jour et la nuit me semblaient indissociables. Mais un jour une lumière plus vive qu’à l’ordinaire frappa mon visage. Une lampe. Et au bout de cette lampe, un bras. Et plus loin, les plus beaux yeux qu’il m’ait été donné d’admirer. Deux pépites d’or brillants d’un éclat aveuglant. Et puis cette vois : le chant d’un oiseau n’aurait été plus mélodieux. C’était un homme, il me parla.
« - Utherherdu ? »
Je ne comprends pas. Allez, dis-le. Allez.
« - Tu t’es perdue ? »
Un hochement de tête. Le noir. plus rien.

* * * * * *

Je me réveillais dans des draps frais, au milieu d’une petite pièce ensoleillée. J’ouvrais les yeux et découvrais le même visage qui m’avait secourue. En fait d’un homme, c’était un garçon, seize, dis-sept ans tout au plus, les traits finement dessinés.
« - Ne parle pas, me souffla-t-il. Tu es encore trop faible. Je t’ai trouvée près d’un ruisseau en allant chercher de l’eau. Tu étais en piteux état. Je m’appelle Toris, nous sommes à Bourg-en-Bois. Nous allons t’héberger quelques temps chez nous, mes parents acceptent. Mais il ne faudra pas te montrer aux voisins, ici les elfes ne sont pas les bienvenus. »
Je hochais la tête, puis me rendormais.

Les jours ici passaient lentement. Les parents de Toris étaient adorable, tout comme lui. Il restait souvent à me tenir compagnie, ayant peur que je m’ennuie. Il me racontait des histoires de lutins, de guerres incroyables, de fées et de sorcières, de héros disparus… Je buvais ses paroles, tout en me rendant utile : les tâches ménagères m’étaient dévolues. Lorsque Toris eût épuisé toutes ses histoires, il décida de m’instruire. Je rétorquais que non, décidément, je n’en avais pas besoin : je savais reconnaitre les plantes et les champignons vénéneux, connaissais quelques potions, pouvais appeler les animaux par leurs cris, lire un peu l’avenir dans les étoiles… J’avais des notions de couture et de tir à l’arc, de cuisine et de chants elfiques. Mon père m’avait même inculqué une infime partie de son savoir réservé aux hommes. Je considérais ma culture comme suffisement étendue.
Mais Toris me prouva qu’il me restait encore des montagnes de choses à découvrir, et il consacra tout son temps à me le démontrer. Les bonnes manières, les coutumes, l’art vestimentaire… Toris n’avait jamais vu toutes ces choses en pratique, mais il avait lu que toutes les grandes femmes et tous les grands hommes respectaient ces leçons. J’étais extrêmement fière de tout ce savoir inutile, mais cela me peinait de ne pouvoir le partager avec des gens extérieurs à la maisonnée.

Je me trouvais en un moment où ce sentiment d’emprisonnement était à son comble lorsque Tonin tomba gravement malade. Il fallait trouver un remède au plus vite, mais celui-ci n’était disponible que dans la ville voisine. Je sautais sur l’occasion, et me proposais pour aller le chercher. Une fois à cheval, je me posais la question : pourquoi avais-je fait cela ? Pour me rendre utile ? Par amitié pour Toris ? Non. La vérité était dure à avouer, mais ce geste était purement égoïste. Un besoin de fuir, de prendre l’air.
Un cheval galopait à perdre haleine, et je fus rapidement arrivée à Bomez, qui me servirait d’étape intermédiaire.

À suivre…

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