La Perle Noire
10 août 06 nouvelleCette histoire se déroule dans le Monde des Magins, situé on-ne-sait-où. C’est un monde où règne la magie. Des peuples et des animaux différents de nous y vivent, ignorant totalement notre existence. Le héros appartient à un de ces peuples, les Yatagans. Mais … Je ne vais tout de même pas vous raconter toute l’histoire !
Chapitre I – La fête
C’est la fête au petit village de Yataguini. On célèbre la déesse Nabel : « Nabel aux fils d’or, Nabel aux huit pattes, Nabel la veuve… »
Les petits Yatagans, entre deux feux d’artifice somptueux, vont interroger les vieillards. Le vieux Peno, habituellement délaissé de tous, est maintenant entouré d’une ribambelle d’enfants, de tous âges et de toutes tailles, qui le questionnent avec insistance :
-Dis, Peno, c’est qui Nabel ?
-C’est une grande déesse, dis Peno.
-Une déesse, c’est une fille ? Elle est belle ?
-Oui, très belle, répondit Peno qui, pressé de tant de questions, se lance dans des explications. Oui, elle était magnifique. D’une beauté sans pareil, à ce que disent les légendes. Elles avaient les cheveux blonds. Comme sa mère, Araïde. D’ailleurs, je me souviens, quand j’avais votre âge…J’avais appris une poésie fort jolie sur Nabel. Attendez…ah oui ! Euh…Voilà.
Les cheveux blonds comme le soleil le matin,
Les yeux d’un bleu profond comme l’océan,
D’une beauté sans pareil, supérieure au soleil…
-Mais Nabel était loin d’être parfaite, reprit Peno après une courte pause. Elle aimait vivre dans la luxure, et possédait un nombre incalculable d’esclaves. Elle les avait obtenus en les flattant, pour les attirer ensuite dans ses filets. De certains de ces hommes, qu’elle appréciait tout particulièrement, elle eut une multitude d’enfants. Mais ces enfants n’eurent pas de chance car, un jour qu’ils se promenaient dans la forêt, ils rencontrèrent le démon Xénos…
-C’est qui, Xénos ? interrogea un enfant particulièrement curieux.
-Xénos, c’est le démon aux multiples apparences, aux corps et aux visages innombrables … C’est le démon des métarmophoses. Bon, reprenons. A moins que Nabel ne vous intéresse plus ?
-Si, si ! crièrent les enfants.
-Très bien. Alors, Xénos les transforma en insectes à huit pattes, que l’on nomme aujourd’hui les araignées, en l’honneur de la mère de Nabel, Araïde. Il dévora tous ses esclaves et tua Araïde. Depuis, Nabel, pour empêcher toute personne d’arriver à la tanière de Xénos, et le priver ainsi de nourriture, montre le chemin aux voyageurs perdus grâce à ses fils d’or.
-C’est une belle histoire, dit l’enfant curieux, mais elle est un peu triste.
-Oui, Torin, mais ce sont souvent les histoires les plus tristes qui sont les plus belles.
Torin abandonna là le vieillard pour s’approcher du banquet, qui était nettement plus attrayant. Il s’assit sous la table, et en passant la main au travers des plis de la nappe, il chipa discrètement un verre de Zort, un alcool fort réservé aux adultes. Il le but fort rapidement et le reposa quand, soudain, on l’attrapa par le poignet. Il leva la tête lentement, avec crainte, et c’est avec stupeur qu’il vit devant lui le Magins de son peuple.
Ce sont des magiciens très respectés dans le monde, car ils connaissent tout, les choses visibles et cachées, les secrets de la terre, les mystères de la nature. Ils possèdent le savoir absolu, et mettent au point, chaque jour, de nouvelles potions, de nouvelles incantations plus subtiles les unes que les autres, pour soigner les maux de leur peuple. Ils connaissent tous les langages, et parlent même, à ce qu’on dit, aux animaux. Les rumeurs laissent croire qu’ils savent voler, ou, que leur vie ne prend jamais fin, mais personne ne connaît réellement l’étendue de leurs pouvoirs.
C’est pourquoi Torin tremblait, voyant devant lui le Magins de son peuple. Celui-ci l’avait prit en flagrant délit de vol, et l’avait vu boire de l’alcool. Il lui dit :
-Tu me déçois, Torin. Les enfants ne doivent pas boire d’alcool, et encore moins de Zort !
Torin regardait ses pieds, qu’il trouvait en ce moment-là forts intéressants. Il les détaillait en silence, mais ce silence fut rompu par un cri, venant de derrière le Magins.
-Beramane ! Beramane ! Venez-vite ! A l’aide !
Le Magins se retourna et se dirigea vers le lieu d’où provenait la voix, non sans jeter un regard réprobateur à Torin. Il s’approcha de la femme qui l’avait appelé. Elle était à genou aux côtés d’un homme, étendu sur le sol.
Cet homme était extrêmement pâle, et il gardait sur son visage les marques d’une douleur atroce. De souffrance, il s’était mordu les lèvres à en saigner. Ses yeux exorbités témoignaient de la terreur qu’il venait de ressentir.
-Son cœur ne bat plus ! Ecartez-vous ! cria Beramane.
Il repoussa tout le monde, s’assit sur le sol, et sortit, d’un endroit caché par les plis du drap qu’il portait, des herbes brunes. Il les tint dans ses mains au-dessus d’un récipient sortit de nul part, et prononça ces mots :
Athilanoë Cilanok Engöl fila Celaë Athilanoë, Athilanoë !
Il répéta plusieurs fois cette incantation, serrant de plus en plus fort les feuilles qu’il tenait dans ses mains. Les gens murmuraient, se recueillant :
-Nabel, montre-lui le chemin de la vie…
Soudain, une lumière sembla filtrer à travers les mains de Beramane. Et les gens attroupés autour de lui virent un liquide brun s’égoutter de ses mains dans le récipient. Quand il rouvrit les mains, elles étaient vides et totalement sèches. Il prit le récipient, plongea ses mains dans le liquide et l’étala uniformément sur ses doigts, qu’il posa ensuite sur le front de l’homme. Il prononça une nouvelle incantation, d’abord très fort, puis le ton de sa voix baissa, et ce ne fut bientôt plus qu’un murmure, inaudible à toute personne qui ne fut pas proche de lui.
Soudain, l’homme, allongé, battit des paupières et demanda :
-Que se passe-t-il ?
-Je vous retourne la question, répondit Beramane.
Chapitre 2 – Le conseil
-Nous devons l’interroger !
-Mais il est encore faible ! Parler pourrait l’achever !
Beramane tentait de contenir la foule, mais certains personnages insistait plus que d’autres : le Chef du village, Biblo Saltempouille, et sa femme, Bianca Saltempouille, tenaient à connaître les causes inexpliquées de ce …
-Malaise ! C’est un simple malaise ! criait le Magins.
-Et pourquoi son cœur ne battait-il plus ? insistait le chef. Ce n’est pas normal !
-Effectivement, mais il n’y a pas de raison de s’inquiéter.
Beramane avait tout de même l’air soucieux, et il décida de consulter le Livre Blanc, et d’organiser un conseil. Il se dirigea vers cabane et y entra. Vérifiant, par d’incessants regards derrière lui, qu’il n’était pas suivi, il sortit, d’une de ses nombreuses poches, un petit sac en velours contenant Le Médaillon. Le Médaillon était une pierre blanche, légèrement nacrée, cerclée d’or fin. Beramane, Le tenant par sa longue chaîne d’or, Le trempa dans une bassine pleine d’eau posée sur une table. Aussitôt, des volutes de fumée sortirent de la bassine et se mirent à tournoyer dans les airs. Quand la fumée se dissipa enfin, un livre se trouvait à la place de la bassine, sur la table.
C’était le Livre Blanc, le livre des connaissances. Les Magins y notaient tout, de la recette de la purée aux plus terribles sortilèges. Il était interdit au commun des mortels de l’approcher, de le voir, et encore moins de le lire. Beramane en tourna les pages soigneusement, une à une. Il parcourut tout le livre, mais ne trouva rien. Rien sur les « pertes de conscience avec arrêt du cœur ». Il réfléchit pendant des heures, tournant le problème sous tous ses angles et passant en revue toutes ses connaissances.
Au bout de six heures de réflexion, il se décida enfin à réunir Le Grand Conseil. Il passa toute la journée du lendemain à envoyer des invitations aux chefs de villages, à tous les Magins de la région, et aux différents témoins de la scène de la veille.
******
Le lendemain, une foule de personnalités se pressaient devant les portes de la salle du Conseil.
Le chef du village de Yataguini, Biblo Saltempouille, discutait bruyamment avec le chef du village d’Okawani. Doreur Pikpoil du village d’Amidtou, reconnu pour sa vaillance au combat, était accompagné de sa femme, Etarine Bergeac.
Silvin Vertou du village Monental, jardinier renommé, mais célibataire, expliquait les vertus de la menthe au grand comptable Tairtal de la Glandevillière, chef des deux villages Rénonkule et Daurmingo.
Deux Magins, celui du village de Daizidole et celui du village de Ravigot, échangeaient les dernières incantations. Près d’eux, quatre Yatagans3 discutaient :
-Je vous assure, criait le premier, il est tombé brusquement !
-Mais non, moi je vous dis qu’il a vacillé pendant un moment avant de s’écrouler, répondit le deuxième.
-Moi, je suis d’accord avec Rivole. Il a eut comme un choc, et il est tombé brusquement ! ajouta le troisième.
-Mais non, il est tombé lentement ! insistait le deuxième.
-Brusquement !
-Lentement !
-Brusquement !
-Lente …
-Stop !
Le quatrième, qui venait de parler, dit d’un ton exaspéré :
-Qui était devant lui ? Moi ! Avec qui parlait-il ? Moi ! Qui était donc le mieux placé pour voir la scène ? Moi ! Alors, vous voulez savoir ? Il est tombé rapidement, après avoir vacillé pendant un moment !
Beramane frappa dans ses mains, demandant le silence.
-La plupart des personnes ici présentes, dit-il, ne savent pas la raison de leur venue. Bien que vous soyez nombreux à participer au conseil, je tiens à vous faire savoir qu’un minimum de personnes doivent être au courrant du problème…Très bien. Commençons. Nous allons tout d’abord écouter les témoins. Euh… Terdin Troumane ?
-C’est Trumane ! répondit un Yatagan de petite taille dans l’assemblée.
-Très bien, Troumane. Veuillez nous raconter votre version des faits.
Le Yatagan s’éclaircit la voix, se dandina de manière plutôt comique vers l’estrade. Il en monta les trois marches avec difficulté, soufflant bruyamment. Puis, prenant ses aises et ajustant sa cravate bleue, qui jurait avec son costume orange, il s’assit sur la chaise qu’on lui présentait. Il commença enfin son récit :
-Je voudrais tout d’abord que vous sachiez à quel point c’est un honneur pour moi de participer à ce conseil, et de pouvoir m’exprimer librement. Car, depuis que je suis tout petit, on ne m’a jamais laissé parler, donner mon opinion. Ma mère craignait sans arrêt que je dise une bêtise, que je « fasse une gaffe », comme elle disait, ma mère. Car ma mère, elle avait un langage bien particulier, et elle …
Un Magins se leva, exaspéré, et dit :
-C’est là tout ce que vous avez à nous dire ? Vos problèmes d’enfance ne nous intéressent pas, et ne concernent en rien cette fameuse perte de conscience !
Beramane lui fit signe de se taire et, s’adressant à Trumane, lui dit :
-Reprenez, s’il vous plaît. Mais ne vous éloignez pas trop du sujet.
-Oui, bien sûr, répondit Trumane. Ma mère m’a toujours dit que je parlais trop, et pour une fois, elle avait raison.
Il gloussa comme une poule, se tortillant sur son siège. Puis il reprit.
-Bref, je ne vais tout de même pas vous raconter ma vie. Ce n’est pas pour cela que vous m’avez demandé. Ah, tiens, ça me fait penser à une blague ! Je vais vous la raconter. Mon oncle Richard, il disait tout le temps « Tant qu’on se marre, y’a de l’espoir ». Sacré oncle Richard ! Toujours le mot pour rire !
L’assemblée commençait à s’impatienter. Trumane dû le remarquer, car il reprit, d’un air beaucoup plus sérieux :
-Bon, voilà. J’lui ai montré ma perle et il a fait « Aaaah ! » et il est tombé. Voilà. Mais elle n’est pas à moi, cette perle ! Je vous le jure !
Il était pitoyable. Il baissait la tête comme un enfant prit en faute. Beramane prit sa voix la plus douce, et lui demanda :
-Si elle n’est pas à vous, à qui est-elle, cette perle ?
-Je n’en sais rien. Vous savez, moi je suis un marchand tout ce qu’il y a de plus normal : j’achète et je vends. C’est tout. Cet homme vendait des pierres précieuses, il disait avoir fait un voyage dans les Plaines de l’Ouest pour chercher sa marchandise. Moi, ça m’a tout de suite intéressé : il y a si peu de monde qui ose se rendre dans les Plaines de l’Ouest, et les pierres y sont si belles…
Bref, c’était dans une auberge banale, je me suis assit à une table, et j’ai entendu cet homme marchander avec une jeune femme. Moi, je possède ce que l’on appel « le flair des marchands », et j’ai tout de suite comprit qu’il s’agissait de marchandise rare.
Je me suis levé et j’ai rejoins ces deux personnes. L’homme m’a montré ses pierres, et j’avoue qu’elles étaient sublimes. Mais il y en avait une qui a immédiatement attiré mon regard : une pierre noire, totalement lisse, légèrement nacrée, mais de manière particulière : on avait l’impression que des choses bougeaient à la surface de l’objet.
C’était d’ailleurs cette même pierre qui intéressait la jeune femme. Elle a proposé un prix, qui m’a fort étonné, très élevé : sept mille écus ! Je rentrais d’un voyage en Orientia du Sud, et j’avais donc beaucoup d’argent sur moi. J’ai payé douze mille écus à l’homme, et j’ai obtenu la pierre que je convoitais.
Le lendemain matin, je sellais mon cheval et m’apprêtait à aller chercher mes bagages lorsqu’une qu’une furie se jeta sur moi : ce n’était personne d’autre que la jeune femme de la veille ! Heureusement, je suis vigoureux et…
On entendit quelques ricanement dans la salle, mais Beramane se tourna vers les personnes présentes et ordonna :
-Veuillez attendre la fin du récit de Mr Troumane pour…
-Trumane !
-Oui, bien sûr, donc taisez-vous. Continuez, Mr Troumane.
-Euh… Trumane. Donc, comme je le disais, je suis assez vigoureux et j’ai sauté sur mon cheval, pouvant ainsi m’enfuir à temps, avec la perle noire restée dans ma poche. C’est d’ailleurs tout ce qui me reste : ma perle noire et mon cheval. J’ai galopé pendant deux jours avant de revenir ici, mon village natal. Vu ma situation, j’avais vraiment besoin d’argent, c’est pourquoi j’ai tenté de vendre ma perle au premier venu.
Malheureusement, j’ai eut un malaise effroyable et je suis resté au lit pendant trois jours. Dès que je me suis senti mieux, je suis sorti de chez moi et en chemin j’ai rencontré Kerntov, le maçon. Je lui ai montré ma perle, sachant que sa femme faisait collection d’objet rares, et que donc je pourrais en tirer un bon prix. Effectivement, il avait l’air intéressé, mais peu avant de conclure le marché, il s’est évanoui. J’ai malheureusement égaré la pierre peu de temps après, et je le regrette.
-Très bien. Merci de votre témoignage.
Un homme se leva dans la salle.
-Oui, Le Bossu, je présume, demanda Beramane à cet étrange individu, qui se tenait penché sur le côté, et louchait abominablement de l’unique œil qui lui restait.
-Je connais quelques détails, commença-t-il de sa voix rocailleuse, que je juge importants pour mieux comprendre la fin de son récit. Ce sont des choses que peu de gens savent, et qui pourraient les choquer. Par conséquent, je ne les évoquerais qu’en privé avec vous, Beramane, si vous pensez qu’elles sont susceptibles de vous intéresser.
-Cette session du conseil est close, dit Beramane en hochant la tête en direction du Bossu.
Chapitre 3 – Entretien privé
Beramane prit sa plus belle plume et le Médaillon. Il entreprit le rite habituel qui fit apparaître le Livre Blanc. Il y écrivait le compte-rendu du Conseil lorsque trois coups retentirent à l’entrée. Il murmura un « oui » à peine audible et la vieille porte de bois grinça et s’ouvrit, provoquant un léger courant d’air dans la maison.
Une forme apparue dans l’ombre, indistincte, mais la faible lumière qui émanait de la lampe laissant deviner les contours de la silhouette du bossu.
-J’ai à vous parler, Beramane.
-Vous m’avez déjà mit au courrant, et de manière peu discrète à mon goût, répondit le Magins d’un ton sec. Parlez donc.
-Vous le savez sûrement grâce à vos dons, mais La Secte des Meurtriers de l’Ouest a investi la ville. De nombreuses personnes respectables l’ont intégré. Moi-même j’en fait parti.
Beramane ricana ostensiblement.
-Si c’est cela que vous appelez des gens respectables ! Effectivement je le savais depuis fort longtemps. Non pas grâce à mes « dons », comme vous le dites, je ne les utilise pas pour si peu, mais par des contacts sûrs, dont certains même sont entré dans La Secte. Mais il y a uniquement des crapules, des voleurs de bas-étage, ou encore de petits meurtriers qui tuent pour un écu ! Des gens respectables ! Si c’est cela que vous êtes venu me dire, je vous remercie de l’avoir fait en privé ! Non pas pour moi, bien sûr que non, mais pour vous, car vous vous seriez couvert de ridicule !
Beramane, méprisant, affichait une expression hautaine. Bien qu’assis, il toisait Le Bossu de haut.
-Trumane en fait partie !
De mépris, Beramane passa à colère.
-Insulter ainsi de braves gens, dit-il avec indignation. Si vous dites vrai, prouvez-le, mais n’avancez pas de telles…
-Je le prouverai, en vous apportant la Perle.
-Ne dites pas de bêtises ! Votre folie vous perdra ! ce brave Mr Troumane l’a malheureusement égarée !
-Ce sont ses paroles… Mais je suis certain qu’il l’a confiée à La Secte ! Nous devons payer un tribu pour garantir notre sécurité et avoir le droit à une part du butin. Il courrait le bruit dans La Secte qu’une exécution en masse aurait lieu dans peu de temps, que ceux qui n’avaient pas payé le tribu seraient punis par la foudre de Nunte-Kifidal, notre chef et protecteur à tous. Les principaux concernés étaient une douzaine d’hommes et de femmes, dont ce « brave » Mr Trumane. Il est parti en voyage à la recherche d’une somme suffisante pour payer sa dette, et il a trouvé, comme il vous l’a raconté, la Perle Noire. Je suis sûr qu’il a offert cette perle à La Secte en échange de l’effacement de ses dettes.
Beramane ferma les yeux quelques secondes, il paraissait en intense réflexion. Que faire ? La Secte des meurtriers de l’Ouest était puissante, et pouvait aisément causer des troubles importants, comme lors de la Guerre Sombre.
Il les traquait, les adeptes de la secte, mais ils se comportaient comme des parasites : on avait beau en détruire dix, il y en avait vingt qui surgissaient de nul part et les remplaçaient aussitôt. Il se tourna vers Le Bossu :
-Je vous méprise profondément, comme tous les adeptes de La Secte, mais je vais vous faire confiance, même si cela est une erreur qui me sera peut-être fatale. Apportez-moi La Perle. Je suppose que vous ne le ferez pas gratuitement…
-Effectivement, vous êtes une personne que j’apprécie, Beramane, car vous êtes clairvoyant, lucide, et surtout réaliste. Je ne demanderais pas grand chose… Cinq cent-mille écus.
-Vous plaisantez j’espère ? C’est une somme colossale !
-Une somme modeste pour la difficulté de l’entreprise que je me propose d’accomplir.
Beramane était las, et il accepta, non sans une légère culpabilité à l’idée de devoir livrer Le Bossu aux autorités après qu’il lui eut remit La Perle.
Chapitre 4 – Festivités et enterrement
La nuit tombait. Ballons multicolores, ficelles magiques et autres artifices de fêtes s’étalaient sur la Grande Table du village. Cette table, lieu de rencontre des villageois, servait aussi bien à la réunion des chefs des autorités du village qu’aux banquets familiaux.
Aujourd’hui était jour de joie car selon la coutume Yataguane, lors de la mort d’un ami, on se devait de lui souhaiter bonne chance pour sa nouvelle vie. Ce jour-là, on arrosait toutes les plantes du village, on donnait à manger à tous les animaux, errants ou domestiques, et on prenait particulièrement soin des femmes attendant un enfant.
Car, comme le disait le Livre Blanc, « lorsqu’un être vivant quitte cette vie, ce n’est que pour en débuter une nouvelle ». Il pouvait se réincarner aussi bien en plante, en animal ou, s’il pouvait se vanter d’un comportement particulièrement vertueux durant sa vie, à nouveau en être humain.
Le chef du village, Biblo Saltempouille, allait être mit en terre. Après une longue existence dévouée à la bonne marche du village, un malaise l’avait emporté. On surveillait avec beaucoup d’attention Lady Rockman, qui allait enfanter d’un moment à l’autre.
Torin se promenait dans les rues du village, tirant avec ses amis sur les ficelles magiques suspendues dans les airs. Le principe était simple : il suffisait de repérer une ficelle colorée parmi les ficelles blanches et de la tirer doucement, un cadeau tombait alors du ciel. Torin cria :
-J’ai trouvé la ficelle dorée !
Torin tira sur la ficelle unique, qui lui promettait un superbe cadeau, et entendit un miaulement déchirant : un chat noir lui tomba sur la tête.
Ses amis se tournèrent vers lui, horrifiés :
-Un chat noir ! C’est signe de malheur !
-Torin, tues-le !
Torin se tourna vers le chat, qui le regardait de ses yeux verts, et il eut le sentiment que ce chat n’était pas comme les autres. Il s’adressa à un des enfants qui l’entouraient :
-Non. Il n’a rien fait. Il ne mérite pas de mourir.
-Il est fou ! cria le garçon en désignant Torin du doigt. Il veut garder le chat !
Tous les enfants s’enfuirent en courrant et en se bousculant. Torin regarda, dépité, le chat noir qui s’était assis et le regardait toujours en ayant l’air de dire « C ‘est ce que tu devais faire ».
-Torin…
L’enfant sursauta. Beramane se tenait derrière lui et avait posé une main protectrice sur son épaule. -Torin… Tu as très bien réagis.
Il aurait voulu répondre, mais il n’arrivait pas à détacher ses yeux de ceux du chat, qui le fixait intensément.
-Torin, viens chez moi, j’ai à te parler.
A contre-cœur, Torin suivit Beramane jusque dans son cabinet. Le magins referma la porte et s’avança vers la cheminée, dans laquelle il alluma un feu.
-Apporte-moi cette bûche, là.
Torin se saisit du rondin de bois, le tendit à Beramane et le regarda, intrigué. De quoi voulait-il lui parler ?
-Je t’ai amené ici pour te parler… du chat.
-Quoi ? Je m’attendais à quelque chose de plus important…
-Ça l’est. Ce prétendu chat n’en est pas un. C’est un Khorr sauvage. Je ne sais pas pourquoi il s’est déplacé jusqu’ici par l’intermédiaire des ficelles, ce n’est sûrement pas pour nous demander de l’aide.
Beramane semblait maintenant parler pour lui-même, et marchait de long en large à travers la petite pièce qui lui servait de cabinet.
-Ils sont très fiers, tu comprends. Ils préfèreraient mourir que de chercher secours auprès de quiconque. C’est étrange… C’est un enfant. Tout juste un nouveau-né.
-Mais c’est déjà un gros chat !
-Il est minuscule. Il mesurera environ la taille d’un jeune arbre lorsqu’il sera adulte. Mais peu d’êtres de cette race arrivent jusqu’à cet âge. Ils deviennent fous bien avant.
-Pourquoi cela ? demanda Torin.
-Pour survivre ils doivent se nourrir d’un petit animal grand comme ma main. Seulement, cet animal s’est de nos jours retiré dans les forêts maléfiques, telles que la Forêt Sombre, et aucun des Khorr ne souhaite s’y aventurer. Ils compensent en mangeant d’autres bêtes, mais cela ne fait que soulager leur faim, et contribue à les rendre fous avant l’âge adulte. Je voulais t’en informer. C’est toi qui as tiré la ficelle, ce Khorr t’appartient. Ils ne se laissent pas domestiquer facilement, mais leur amitié est à toute épreuve. Tâche de ne pas le vexer, leur force est pareille à leur orgueil. Va. Torin sortit, se dirigea vers sa maison et y entra. Avant de refermer la porte, il entendit un cri :
-Il est né ! Biblo renaît en homme !
Chapitre 5 – La Perle revient
Cet après-midi, Beramane était assis dans son cabinet, et réfléchissait au prénom qu’aurait l’enfant de Lady Rockman. C’était tout un rite que le choix de ce prénom. La petite fille, car s’en était une, tétait tranquillement sa mère, assise dans le jardin, et attendait d’être nommée.
Beramane était plongé dans ses réflexions lorsque l’on frappa à sa porte.
-Entrez !
La porte grinça comme toujours. Beramane, qui était de bonne humeur ce jour-là, vit son sourire retomber lorsqu’il découvrit son visiteur. Le Bossu.
-Quel bonheur de vous revoir si vite, mon cher ami, dit Beramane avec un sourire pincé.
-Je n’irais pas jusqu’à dire que ce sentiment est réciproque…
-Trêve de politesses. Avez-vous la Perle ?
Le Bossu opina de la tête.
-Très bien. Montrez-la moi.
-Montrez-moi les cinq-cent mille écus, comme promis.
-Bien sûr.
Beramane sortit des plis de sa cape un sac de toile et le posa sur son bureau. Un bruit métallique résonna. Un regard de cupidité dans les yeux, Le Bossu déposa fébrilement la perle près du sac et s’empara de ce dernier, se dirigeant déjà vers la porte. Celle-ci claqua, et Beramane ferma les yeux, coupable, en entendant le pauvre homme se faire arrêter par les autorités.
L’intendant du village entra quelques secondes plus tard.
-Bonjour Beramane ! Je vous rends vos cinq-cent mille écus. J’ai à vous parler.
-Bonjour, Intendant. Merci. Je vous écoute.
-Comme vous le savez, je dirige le village en attendant de trouver un nouveau Chef. J’aimerais vous parler des candidats. Il y en a trois. Martin Keshtor, qui est le favori pour l’instant, le père de Torin, et enfin le fils de Biblo Saltempouille. -Mais il n’a que deux ans !
-Je le sais bien. C’est Bianca Saltempouille qui l’a présenté. Presque toutes les femmes, et plus particulièrement les mères, ont une préférence pour lui. Le père de Torin n’est que candidat en théorie, il n’a pas désiré se présenter. Mais, comme vous le savez, il est le mieux placé pour reprendre le poste de Chef du village. Votre vote sera décisif, Beramane. Beramane ferma de nouveau les yeux quelques minutes, et lorsqu’ils les rouvrit, l’Intendant n’était plus là. « Il s’est habitué à mes manières, celui-la. »
Il prit sa plume et un parchemin, et écrivit un unique mot. Il alla dans le jardin et y trouva Lady Rockman, toujours assise.
Il lui tendit simplement le parchemin, elle y jeta un coup d’œil et, reconnaissante, s’en fut chez elle rejoindre son mari qui attendait avec impatience. La petite fille venait d’être nommé Libellule.
-C’est un animal étrange de l’autre monde, mon chéri, expliquait-elle vivement à son mari. Tu sais, ce monde que nous ne voyons qu’en rêve… Oh ! C’est merveilleux ! Notre petite Libellule deviendra une belle jeune femme…
******
Pendant ce temps, Beramane s’était levé et avait quitté sa maison pour diriger ses pas vers la maison du père de Torin, Martin Keshtor. Il frappa doucement à la porte, et le jeune homme vint lui ouvrir.
-Ton père est-il là ? demanda-t-il à voix basse.
Torin acquiesça, et ouvrit un peu plus grand la porte massive. Beramane entra et découvrit un spectacle singulier : Martin Keshtor, allongé sur le sol, le visage vers le plafond et respirant lentement, comme pour filtrer l’air qui se trouvait autour de lui. « Sa folie le tuera ! », disait-on au village, mais lui s’en moquait, et il poursuivait ses expériences, ignorant les quolibets, les remarques désobligeantes et les vieilles femmes qui chuchotaient entres elles sur son passage. -Martin… dit doucement Beramane, comme pour sortir l’homme de sa torpeur.
Ce dernier sursauta et, clignant des yeux, se releva péniblement.
-Ah, Beramane, que venez donc faire ici, dans la demeure d’un pauvre fou ? -Qu’est-ce donc que cette nouvelle chose ? demanda Beramane, visiblement intéressé.
Tout d’un coup, Martin, qui jusque là avait montré des signes de somnolence, parut très excité et expliqua au magins en s’agitant :
-Oh ! Beramane ! Vous ne pouvez vous imaginer ! J’explore, mon ami, j’explore…
-Mais quoi donc ? demanda Beramane, qui commençait à s’impatienter.
-L’Autre Monde, bien sûr ! C’est fantastique, surprenant… savez-vous que ce monde a sa propre faune, ses habitants, qui ont eux aussi leurs propres coutumes ? Oh ! Nous leurs sommes en tout point identiques, physiquement, si je puis dire… Mais Ils n’ont aucunes marques sacrées sur le corps, un sacrilège ! Certains d’entres eux ont certes quelques tatouages, il est vrai, mais rien qui puisse les protéger des démons de Kamak-Dhul !
Beramane soupira. Déjà une semaine que Martin se passionnait sur l’Autre Monde. « Cela devient dangereux », pensa-t-il.
En effet, Beramane et les autres magins connaissaient depuis la nuit des temps cet Autre Monde, et pouvait même y entrer en utilisant de vieilles incantations oubliées de tous. Ils gardaient depuis toujours le secret de l’existence de ce monde, car ils savaient qu’il était peuplé d’hommes sanguinaires, qui s’attaquaient aux animaux, même les plus sacrés, qui construisaient de grandes prisons où ils s’entassaient tous, qui domptaient des démons de métal… bref, qui étaient un danger pour ce monde-ci.
Mais ce Martin avait découvert que l’on pouvait y accéder grâce aux rêves, et ce la commençait à se savoir chez les habitants du village.
Beramane connaissait trop de gens qui s’endormaient pour ne jamais se réveiller pour laisser faire un tel massacre !
-Il serait temps que vous arrêtiez vos expériences, Martin. Les gens commencent à jaser.
-Je m’en moque, Beramane ! Les possibilités sont… Vous ne vous rendez donc pas compte ! Leur faune est si étrange, et leur mode de vie ! Nous pourrions envoyer des ambassadeurs là-bas, devenirs amis avec ce peuple !
Il s’agitait, tournait en tous sens, lorsque Beramane l’attrapa par le bras et lui dit :
-Nous avons des choses plus importantes à faire.
-Ah oui ? Et quoi-donc, Monsieur ?
-Cessez cela. Vous connaissez sûrement l’histoire de la Perle Noire, on ne parle que de cela dans tout le village.
-Oui, se contenta de répondre l’homme en hochant la tête.
-Et bien, comme vous vous trouvez être un grand-savant-plus-cultivé-et-instruit-que-quiconque, je vais vous confier la Perle, et je compte sur vous pour découvrir ce qu’elle est, quelle est son utilité, et si elle est dangereuse.
-Rien de plus aisé… Donnez-la moi.
Beramane la sortit d’un petit sac de toile qu’il tenait noué à sa ceinture, et la tendit à Martin. Celui-ci s’en empara vivement, et commença à l’examiner.
-Elle vient des Plaines de l’Ouest, dites vous ? Fantastique, fantastique…
Déjà il était plongé dans ses pensées, et Beramane se retira, en saluant Torin, qui lui tenait le porte, le visage sombre.
-Qu’est ce qui ne va pas, fiston ? demanda-t-il.
-Oh, rien… Papa n’est plus le même, depuis que maman est partie, soupira l’enfant.
Cela ne demandait pas de réponse, et Torin referma la porte, laissant Beramane rentrer chez lui.
Chapitre 6 – Une solution
-Beramane ! Il veut absolument vous parler !
Cette matinée s’annonçait douce et ensoleillée, et le Magins s’étira longuement avant de remarquer qu’on l’appelait. Il se leva promptement, et se pencha à sa fenêtre :
-Mais qui donc ? Qui veut me voir ?
Torin se trouvait juste en dessous, dans le jardin. Il se protégeait les yeux du soleil d’une main, et de l’autre montrait da maison en criant :
-Mon père ! Il est souffrant, il dit qu’il doit vous dire un chose extrêmement importante, qu’il va mourir et que…
-J’arrive, calme-toi, Torin. Ce n’est sûrement pas si grave.
Mais en descendant les vieux escaliers de sa maison pour atteindre l’étage inférieur, il eut un doute, et accéléra le pas, pressé de parler au savant fou.
Ils descendit la colline sur laquelle se trouvait sa demeure, rejoignit le petit chemin qui serpentait entre les cabanes et autres divers habitats, que ce soit des tapis à même de sol où des maisons de pierres, qui formaient ce que les habitants appelaient leur « village », et tourna enfin à gauche, vers la Forêt Sombre.
Il attrapa la corde qui pendait de l’arbre en face de lui, et commença à se hisser. « Ce n’est plus de mon âge, ces choses là ». Une voix au-dessus de lui dit :
-Besoin d’aide, Beramane ?
C’était Torin qui l’avait devancé, et qui était monté dans la cabane, perchée dans l’arbre, peu de temps avant. Beramane ne répondit pas, et continua à grimper. Il agrippa la planche qui se trouvait au dessus de sa tête, et Torin, l’attrapant par le bras, le hissa doucement.
-Il est dans la chambre, murmura-t-il. Il ne peut plus quitter le lit.
Le magins se dirigea vers le malade, et le trouva suant, délirant et criant dans sa folie « Beramane ! Je veux voir Beramane ! ».
-Je suis là, dit simplement le Magins.
-La Perle…
-Ne te fatigues pas, Papa, supplia Torin.
Martin continua à s’agiter et dit, sans s’arrêter :
-Replacez-la d’où elle vient… Elle est maléfique… Athilanoë, Athilanoë… Vers les Plaines de… de l’Ouest, toujours vers l’Ouest ! Toujours ! Athilanoë… Replacez-la ! Un remède… La grotte, je… Trois feuilles, pas une de plus ! De l’eau de source… Elle est maléfique… Elle, elle… N’y touchez pas !
-Calmez-vous, dit lentement Beramane, pour être sûr que l’homme comprendrait. La Perle est maléfique, dites-vous ?
Le malade hocha la tête.
-Mais il y a un remède ? Très bien… Trois feuilles d’Athilanoë ? Une des plantes les plus rares… C’est impossible. N’y a-t-il pas une autre plante, plus courante, pouvant la remplacer ? Non, bien sûr, c’est la plus puissante… De l’eau de source ? Je trouverai. Mais d’où vient-elle ? Les Plaines de l’Ouest sont vastes et…
Torin s’avança et dit :
-Mon père est mourrant, il m’a tout raconté, ne pouvez-vous pas m’interroger à sa place, pour lui épargner ainsi de vaines souffrances ?
-Bien sûr, répondit Beramane. T’a-t-il dit d’où elle venait, précisément ?
-Oh, quelques part entres les Montagnes de la Désolation et le territoire de chasse des Créatures Démoniaques… Un endroit inaccessible, une grotte où vit, d’après une ancienne légende, un monstre terrifiant. Mais ce n’est qu’une légende, n’est-ce pas ?
-Je ne sais pas, fiston, je ne sais pas… Et qu’a-t-elle de maléfique, cette pierre ?
-Et bien, à la suite d’un phénomène qu’il n’est pas parvenu à m’expliquer, des sortes de « fantômes » sont prisonniers à la surface de la Perle, et comme par jalousie des vivants, ils tuent, petit à petit, toutes les personnes qui restent en contact un long moment avec l’objet…
Il baissa la voix et chuchota :
-Je crois que c’est de cela que mon père est la victime… Il n’en a plus pour longtemps.
Puis, parlant plus fort :
-Mais il y a un remède, uniquement préventif, puisqu’une fois contaminé il n’est d’aucune utilité. Mon père vous a déjà parlé de ce remède mais, ce que vous devez savoir, c’est qu’il y a de moins en moins d’Athilanoë dans notre monde… Tout juste de quoi faire deux gourdes du produit, celui-ci restant actif environ deux à trois jours. Nous ne pouvons donc pas en distribuer à tout le village et garder la Perle…
-Oui, c’est évident. Il nous faut la remettre à sa place, dans les Plaines de l’Ouest. Mais comment faire ?
-Faire ce remède, la quantité maximum, et la remettre à la personne qui se chargera de replacer la Perle… Mais il faut commencer dès maintenant !
-Qui transportera la Perle ? Martin, toujours allongé sur le lit, eut un soupir, comme de soulagement de savoir que, même après son départ, les choses se passeraient bien ; il expira. Heureusement car il n’aurait sûrement pas supporté la réponse de son fils :
-Moi !
Beramane ne s’opposa pas. Il savait que pour noyer le chagrin, il fallait s’atteler à une grande tâche, qui ne laisse pas le temps de s’apitoyer sur son sort.
Il prit un bol qui se trouvait près de Martin, y écrasa quelques plantes sorties d’un de ses multiples poches, humidifia ensuite cette poudre d’un peu d’eau, et étala le mélange sur le torse du mort. « Qu’il renaisse en paix »
******
Torin marchait, seul, zigzaguant entre les arbres de la Forêt Sombre. Quand il avait besoin de tranquillité, il venait ici, dans la forêt, où lui seul osait pénétrer. En effet, tous le monde la disait maudite, et il était donc sûr de n’y n’être dérangé par personne.
Il y avait effectivement des ombres, ici et là, qui disparaissaient subitement lorsqu’on les regardait du coin de l’œil, ou encore cette sensation permanente d’être suivi, mais Torin s’y était habitué, et se sentait en sécurité sous la voûte épaisse des arbres, loin du monde, loin des hommes.
Ce constant besoin d’être seul lui était autrefois pardonné par la disparition, ou fuite, comme se plaisaient à le répéter les mauvaises langues, de sa mère, qu’il chérissait plus que tout, mais cela faisait maintenant trop longtemps, et les vieilles femmes l’appelaient depuis quelques mois « Le petit sauvage ».
Cela, il aurait put le supporter, si son père n’était pas aussi la victimes de ces critiques incessantes. « Le savant fou » n’y prêtait guère attention, et poursuivait ses expériences douteuses. Il s’enfermait, de l’aube jusqu’à tard dans la nuit, dans son petit laboratoire de fortune, et testait tout : le l’élasticité d’un feuille d’Athilanoë jusqu’à ses propriétés méconnues, de la force d’un Khorr jusqu’à ses possibles pouvoirs fantastiques.
Toute la famille Keshtor, le père, le fils, et même le grand-père défunt, qui s’acharnait de son vivant à domestiquer des Dragons, était considérée comme folle.
La mère, pour laquelle on compatissait, était apparemment la seule femme normale de la maisonnée, et faisait encore parler d’elle, même à des milliers de kilomètres et sûrement morte : « Elle a bien fait de prendre la poudre d’escampette, je la comprends, avec une famille pareille, n’importe qui aurait fuit bien avant elle ! », s’exclamaient les commères en entendant les bruits étranges qui s’échappaient continuellement du laboratoire de Martin.
Torin marchait donc, pensant à tout cela.
« Oui, j’ai bien fais d’accepter. Qu’ai-je à y perdre ? Plus rien ne me retient ici : mon père est mort, et j’ai perdu tout espoir de voir ma mère revenir un jour… Je replacerai la Perle, et m’installerai ensuite dans un petit village où ma réputation ne m’aura pas poursuivie, peut-être à Okawani, qui sait ? Oui, j’ai bien fais d’accepter… »
Chapitre 7 – Le départ
Le jour se levait à peine que Torin se réveilla.
-Enfin…
Il sursauta. Qui avait parlé ? Il regarda soigneusement autour de lui, ouvrit son placard avec inquiétude, jeta un coup d’œil dans les trois tiroirs de son petit bureau, et regarda rapidement derrière sa porte, s ‘attendant à tout moment à voir surgir un monstre, ou toute autre chose démoniaque.
Il eut un rire nerveux. Qu’il était bête ! S’imaginer qu’on l’épiait… Il secoua doucement la tête, s’étonnant lui-même de son ridicule. Sûrement le stress du voyage qui s’annonçait… le voilà qui entendait des voix !
-C’est fini ce jeu de cache-cache ?
Toujours la même voix ! Il devenait fou où quoi ? Torin eut alors la crainte de devenir comme son père, mais il avait maintenant la certitude qu’il n’était pas seul dans sa chambre. Il tournait le dos à son lit lorsqu’il entendit un bruit mat derrière lui. Il se retourna vivement, et quelle ne fut pas sa surprise de découvrir, allongé d’un air tout à fait naturel, le gros chat noir de la fête, le Khorr !
Il soupira de soulagement, mais demanda :
-Où étais-tu ? J’ai cherché soigneusement dans toute la chambre, je pourrais jurer que tu n’y était pas il y a quelques secondes.
-Erreur ! As-tu seulement pensé à lever la tête ?
Torin ne chercha pas à comprendre et, apparemment, cela plut au Khorr, qui dit :
-Je me présente, Alazar, mais tu peux m’appeler Al. Et ne m’appelle plus jamais « le gros chat noir de la fête ». Je compte t’accompagner, pour ce voyage.
Torin restait silencieux. Ce gros chat noir lisait donc dans ses pensées ? Il en eut immédiatement la confirmation :
-Peux-tu m’appeler par mon prénom, s’il te plait ? Je ne supporte plus « ce gros chat noir »… cela m’exaspère, vois-tu. On m’a toujours traité avec le plus grand respect, et ce n’est pas un petit morveux de ton âge qui va me parler ainsi.
Il avait prononcé ces paroles avec le plus grand calme, et Torin acquiesça et, sans même prononcer un mot, sachant que le chat devinait où il allait, il ouvrit la porte et se dirigea vers la colline du village, pour parler à Beramane.
Il longea le Forêt Sombre et rejoignit le Petit Chemin, qui slalomait entre les petites maisons coquettes, les fermes rustiques et les tas de paille posés à même le sol. Il traversa le Pré aux Peurs, baptisé ainsi à cause des multiples légendes que les aïeux racontaient à son sujet, et qui était maintenant abandonné. Seule une smoute docile s’y trouvait et broutait paisiblement. Au fond du pré se trouvait un petit portillon branlant, qu’il poussa, et qui donnait accès à un jardin envahi de mauvaises herbes et de plantes broussailleuses. Torin poussa le portillon et sauta sur une pierre plate près de lui, et qui lui permettait de ne pas marcher dans la boue.
Il chercha une autre pierre où poser un pied, mais n’en trouvant pas, sauta au dessus d’une flaque d’eau et se retrouva au pied d’un gigantesque arbre tordu. À une de ses immenses branches était accrochée une corde si mince que toute personne normalement constituée craindrait de s’y suspendre.
Mais Torin n’étant pas normal, dans tous les sens du terme, s’y accrocha et commença à grimper. Arrivé en haut, il se hissa sur la plate-forme de planches vermoulues qui servait de plancher à la cabane de Beramane.
Torin entra et trouva celui-ci assis devant son bureau, penché sur une chose que Torin ne parvenait pas à distinguer d’où il se trouvait. En effet, la pièce, minuscule, n’était éclairée que par une seule bougie, qui ne dispensait pas beaucoup de lumière.
-J’ai quelques chose à te donner, Torin, murmura le magins.
Torin lui jeta un regard interrogateur.
-C’est l’elixir d’Athilanoë, poursuivit Beramane. Il te protégera contre les pouvoirs maléfiques de la Perle. Il est très puissant, et je crois qu’il t’évitera bien des maladies.Encore un détail : je connais une potion qui soignera toutes te bessures, mais l’ingrédient principal est une plante très rare, qui ne pousse qu’à l’Ouest. Elle a des feuilles violettes et est très difficile à récolter. Sans parler du voyage pour atteindre les contrée lointaines où elle se trouve, sache qu’elle est carnivore, et que le seul moyen de la tuer est d’envoyer une flèche au centre de ses pétales. Si tu en trouve, tu m’en rapporteras…
Le jeune homme saisit la fiole que lui tendait le vieil homme, se contenta d’un simple remerciement, et quitta sans un mot la cabane.
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Alazar attendait devant la porte.
-Que fais-tu là ? lui demanda Torin.
Le chat s’étira langoureusement et dit en s’étirant :
-Oh… rien d’important. J’ai juste décidé de t’accompagner.
-Qu… Quoi ? s’étrangla Torin.
-Et bien oui, répondit le chat sans se départir de son attitude lassée. Vois-tu, les enfants qui me lancent des pierres, les cris des femmes et les hommes qui me flanquent des coups de pieds, tout cela m’épuise, et une petite promenade de santé me fera le plus grand bien, je n’en doute pas.
Torin commençait à s’ennerver. Une promenade de santé ! Torin allait venger son père et ce gros chat noir considérait ce long voyage qui avait un si noble but comme « une promenade de santé » ?
-Ne t’ennerves pas, lui lança Alazar. Je ne pensais pas à mal. Ah… Ces Yatagans… Aucun sens de l’humour. Enfin bref, je veux dire par là que j’ai quelques pouvoirs qui te seront peut-être utiles, qui sait… Et je pêche très bien le poisson. -Cesse de te moquer de moi, je ne t’autorise pas à m’accompagner !





